Redouane Aaziz
L'Artiste Peintre Redouane
Aaziz expose ses œuvres à la galerie Ibn Khaldoun, à Tanger, du 03 Au 22 Mars
2017
« Les
thèmes de la peinture figurative n'ont pas beaucoup
changé : on a modifié le
contexte, l'approche, les angles de vue, mais c'est toujours le problème de l'homme mis
dans l'espace, en difficulté d'être, projeté dans la vie. Ce qui est intéressant, c'est ce retour au problème du corps
humain comme source d'information - plastique, idéologique,
philosophique - inépuisable. » Vladimir Velickovic.
Les
œuvres ici présentes
sont le fruit d’un travail de toute réflexion faite. Elles témoignent
de l’évolution constante d’un processus
artistique caractérisé par une méthode, une virtuosité interrogeant des
moments perpétuels de rupture/continuité. La persévérance donnée à voir par l’usage répété des mêmes éléments
métaphoriques s’y manifeste à
travers une mise en tension d’une
dualité inertie/mouvement.
La
technique de l'artiste participe
au jeu. Le dessin parait fondamental, s'estompe au côté des formes, cédant
la place à un cumulus informel. Il s’égare
dans la matière foisonnante. Les êtres semblent laborieusement
fleurir de l'action de la main sur la toile. La couleur des fonds retrouve les gammes brunies,
terreuses et grisâtres. Elle se
valorise singulièrement dans les compositions exprimant un agio particulier déteignant le rendu des atmosphères, les écharpes, les flux des liquides…« Ce travail de la matière picturale prend une place essentielle dans les œuvres de la fin du XXème siècle qui dénotent une
véritable libération de la peinture. »
Les peintures présentées sont loin
de nous rapprocher des motivations usuelles, riches en frivolité,
légèreté ou futilité. Si vous vous déplacez pour voir l’exposition, avec ces intentions en tête, vous
découvrirez que le travail de Redouane
Aziz ne convient pas à
de telles thématiques.
Les
œuvres baignent le regard dans un univers peu compatible avec un état de désinvolture et d’indifférence. Elles sont loin d’être imaginables comme des objets
ludiques de loisir ou de délassement. Elles ne feront point l’objet d’une
détente. Les compositions picturales génèrent un
trouble certain et laissent des traces inaltérables dans la mémoire.
Ces
pièces témoignent d’une indéniable qualité plastique, maniant différents procédés techniques
picturales.
Le vraisemblable académisme
(maîtrise du dessin anatomique), dont
l’œuvre de
Redouane Aziz semblait estampillé, allait contre les pratiques picturales désuètes, actuellement
régnantes. Il faut
avoir du cran pour s’engager dans un tel champ de recherche, avec une ferme volonté d’apporter de
nouvelles réflexions sur la peinture figurative contemporaine, rompant avec les
scènes de cartes postales, les agencements figuratifs stériles, le naïf
« Renaissant »…Il s’agit bel et bien d’«une peinture qui
évolue selon une logique intérieure,
cohérente, toujours
entre les deux mêmes pôles,
l'espace et le corps,
pris ensemble ou séparément selon les époques et les événements,
dans la durée et l'approfondissement
de la démarche ».
L’artiste tente de réaliser son
projet en procédant à toutes sortes de
techniques picturales et en explorant à fond, les effets de matière
dans le but d’enrichir son espace plastique, de rendre ses modèles différents
de toute matérialité : fluidité, transparence superposée, empâtement empilé, gestualité
draconienne…« Ces compositions sont au service d’un thème fondamental qui conduit à la mise en œuvre d'une figuration souvent allégorique ».
Crayons, pinceaux, brosses,
spatules, bras, main, doigts ;
tout le corps de l’artiste agit, manœuvre avec ferveur et concourt à l’éclosion
de l’œuvre, par des gestes dominés/dominants, par une dimension spacio -
temporelle, tout en grattant, traçant, dévoilant, mélangeant, déchiffrant,
disposant, estompant, frottant. La précision du geste et la rapidité
d’exécution témoignent de la maîtrise technique du peintre. On notera, pour
certaines toiles, le recours à l’éclaboussure et la présence de contours
incomplets, venant souligner ou préciser
la forme d’un élément noyé
dans la transparence.
Des prises de vue photographiques et
des dessins préparatoires au crayon ou, probablement cliqués sur tablette ont
participé de près à la genèse de ces réalisations sublimes. L’artiste ne
cherche pas à reproduire « fidèlement » le modèle photographié. Les
images captées par la caméra, relues et transposées, engendre à rebours, un traitement plastique qui n’est guère féal au modèle
initial. Le sujet, dans ses grandes lignes, demeure identifiable, mais la force du dessin, l’échelonnement, la fragmentation,
l’unité de variétés et les variétés des unités, la répartition
des contrastes, la relation accommodante du
fond/forme, du contenu/contenant, la « recontextualisation » et les choix de la palette de couleurs attestent,
indubitablement, d’un savoir-faire et d’un degré d’appropriation des images originelles.
Redouane Aziz a tendance de
restreindre sa palette chromatique se limitant à trois couleurs principales,
rouge, noir et brun. Par contre le dessin est omniprésent pour
figurer/défigurer les modèles. Sans ce dessin anatomique, la peinture ne
pourrait avoir une existence légitimée. Dessin et peinture retrouvent leurs
vivaces éclats dans un environnement blafard mais dynamique et intense.
De multiples
entrées thématiques révèlent le chemin de visite à ce monde équivoque et
paradoxal. Les apparences de l'humain ne s’ancrent pas à un être particulier,
identifiable. Toutefois, les fils de ligotages, comme référent sémantique,
fuient l’anonymat et l’intemporalité, à l’aune de l’univers d’une connectique
informatique (cordons d’alimentation et de connections aux PC). Ces scènes ne peuvent
voir le jour que dans l’époque contemporaine.
Affleurement d’un legs culturel et artistique, accumulé dans l'inconscient, forgé par une longue expérience d’étude,
d’enseignement et d’une besogne infographique. « Il y a une histoire non
apparente, pendant laquelle, engourdi ou voilé, le sens pictural éclipsé se
manifeste autrement ou poursuit, souterrain, son propre chemin. C’est pourquoi
il reviendrait à la surface, déjà marqué par un savoir», qui frôle l’image
comme l'imaginaire.
Les triades relatives au sujet, (personnage/oiseau/cordon) et à la
palette de couleurs (rouge, noir,
brun) - parfois dissimulées derrières des charpentes triangulaires de la
composition - interviennent et proposent
une relecture de la réalité, une mise en abîme du particulier au général, de l’individuel au
collectif.
L’espace plastique n’est ni stable
ni inerte. Les éléments n’incorporent point des compositions statiques ou
ambigües. Les lignes de force, généralement obliques ou en diagonale donnent à
l’œuvre une dimension mouvementée et dynamique, soutenue par l’agencement et la mobilité des éléments gisant au
sein de la surface
plane du tableau.
L’espace/fond, riche en formes liquoreuses, coulantes et en
tâches partiellement empâtées, traitées à la spatule, les corps
musclés, torses nus mouvants, sont les notions
fondamentales sur lesquelles repose la transposition du visible, des émotions,
du rapport au monde… Les
notions problématiques telles la force, la vitalité, l’agressivité se voient
être traduites par une intercession du mouvement figuré. Un
comportement anxieux auquel la vie contraint chacun de
nous pour survivre et résister aux aléas du quotidien. La silhouette
humaine agitée, dévêtue, rivalisant son sort, constitue l’arc-
boutant essentiel de la quête plastique de Redouane Aziz.
Les
torses, inlassablement incarnés sur
des surfaces/palimpsestes, libres, que l’artiste efface pour y
transcrire ses émotions, se répètent dans
différentes postures, formant ainsi des séries intermittentes. L’aura de
leur acception repose sur une parfaite virtuosité
des divers moyens plastiques pour
lesquels l’artiste a opté. C’est l'articulation
des rapports sujet/dispositif qui mène l’observateur à y discerner immédiatement
une critique de la brutalité, de la contrainte
et de la sujétion.
«Somme de destins et de morts singulières s’il en est !
Palimpseste de l’horreur ! La révolte contre l’incurable bêtise humaine sourde de ces
images. En ce sens, cette peinture
peut être qualifiée
d’art engagé ».
Icônes d’un ecce homo victime d’une connectique, d’une technologie tyrannique
et accablante. Palimpseste d’une humanité sanglée, exténuée et éreintée, démunie
de tous geste et mouvance.
Un témoin est omniprésent. Il guette
les instances et les suppliques de cette tragédie humaine. Un oiseau. Un
corbeau. Parfois trois corbeaux. Encore, pérennité du trinôme.
Dans la Bible, le corbeau est envoyé par Noé pour chercher
la terre après le déluge.
Il est parfois oiseau de mauvais augure comme dans la culture judéo-chrétienne.
Dans le Coran, il
est mentionné dans l'histoire de Caïn et Abel,
les deux fils d'Adam,
comme étant la créature qui montre à Caïn comment enterrer son frère qu'il a
assassiné (al-mā'ida,
5:31). (Wikipédia)
Dans l’œuvre de Redouane Aziz les trois
acceptions sont valables. Le corbeau est en présence de la terre, symbolisée
par une palette chromatique à tons multiples, composée d’une sienne brulée, d’ocre,
aboutissant au carmin. Sa mauvaise prémonition est très remarquée à travers l’aspect
des ailes écartées et des pattes griffeuses. Il est conseiller/directeur d’un
homo sapiens ligoté et aveuglé par des épigraphies dégoulinantes, indélébiles
et ineffables.
Accompagnateur d’antan, de Caïn, fils
d’Adam, le corbeau joue le rôle de cicérone. Il assiste à l’enterrement des souffrances
et des peines qui rongent ces corps ruinés et escarpés. Hormis sa forme
graphiquement fastueuse, sa couleur ardemment noircie, la composition perd son
aplomb et chute en pesanteur.
La forme de l’oiseau cautionne
l’équilibre que le spectateur perçoit à travers le triple saut transcrit par le
regard. Ce cycle est typiquement particulier : il indique comment
l'artiste réitère les formes d'un thème ancien,
réinventant ses motifs tout en les déclinant en valeurs de gris et
en différents tons de couleurs. Ici, « La couleur est au service d'un fonctionnement symbolique plus que d'un fonctionnement plastique. Les couleurs n'ont pas une fonction décorative, l'utilisation de la
gamme chromatique est réduite à certaines couleurs mises au service de ce qu'elles doivent
représenter sur le tableau ».
La
matière picturale se dissipe cédant la place à une vue partielle du
support/toile. Le non finito est monnaie
courante dans la peinture occidentale depuis la Renaissance jusqu’aux époques
contemporaines. On rencontre l'état d'inachèvement dans les dessins de L. De Vinci, les fresques de
Michel Ange, les sculptures de Rodin, les peintures oniriques de Picasso, les géantes toiles de Velickovic,
…
Les œuvres de Redouane Aziz
interpellent le spectateur, le convient à admirer, à contempler. Il est invité à se partager une vision plus
implicative par laquelle il devient co-auteur,
co-opérateur dans la genèse de l’œuvre.
Lire ce que les apparences cachent.
Reste comment regarder
ces œuvres ? Survoler les cieux aux côtés des corbeaux corrélativement
déplumés ?
Mohamed KHASSIF
Zerhoune – Janvier 2017












Commentaires
Enregistrer un commentaire