Mohamed Kacimi (Entretien)






Pour que l’artiste soit authentique,
Il doit oublier qu’il cherche l’authenticité


Cette traduction parut dans le journal L’Opinion du mois de Décembre 1984.
Mohammed KACIMI, peintre, poète, créateur d'images et d'événements, né à Meknès en 1942, décédé à Temara en 2003. Entre deux expositions aux quatre coins du monde il a vécu et travaillé à Temara (près de Rabat) et à Paris. Il a collaboré avec différents poètes (A. Laâbi, J. Sacré, H. Nejmi, A. Gorius) et publié, avant Parole nomade (Al Manar, 1999), et Le creux du corps (Al Manar, 1997), un autre recueil de poèmes et de dessins, L'Eté blanc.
L’artiste Mohamed Kacimi a organisé dernièrement une exposition à Montpellier en France. Une exposition que le poète Abdellatif Laabi a qualifiée d’expérience mûre.
Mohamed Kacimi, plasticien, est marqué en tant que membre actif dans le mouvement artistique marocain et arabe en général. Dix-sept expositions individuelles, en France, en Allemagne fédérale, au Maroc. Plusieurs manifestations dans les Salons internationaux en Espagne, au Canada, au Danemark, en Algérie, en France, au Sénégal, au Yémen, aux Emirats Arabes Unies, aux USA, en Tunisie, en Yougoslavie, au Koweït, en Angleterre, en Irak et au Maroc. Il a gagné plusieurs prix. Certaines de ses œuvres trouvent leurs places dans des musées du monde.
Mohamed Kacimi est un artiste distingué. Il ne cesse point, à travers chaque exposition, de nous donner une idée de l’évolution et de l’avancement de ses recherches plastiques.
: Comment se passe le dialogue avec la surface blanche et les couleurs ? Comment se passe chez toi le processus de création ?
R : Je pense que l’homme porte toujours en lui un ensemble de symboles résumant les accumulations mythologiques et historiques dont mugit son intérieur, grâce auxquelles il peut transcender le temps et l’espace.
Dans la relation avec la tradition du légal/illégal ou dans la relation avec ce qui se rapporte au présent, je me trouve – et je ne suis pas le seul, car il y a un ensemble d’artistes qui vivent le même souci et l’inquiétude que moi – je me trouve en face d’une grande question : Que signifie peindre ? L’acte de peindre est-il translation et représentation d’un ensemble de préoccupations, ou bien doit-il être un acte général et absolu ?
Personnellement, j’ai adopté la deuxième partie de la question qui définit l’acte artistique comme un fait totalitaire, régit par sa propre loi, intérieure, ayant ses caractères, ses unités et sa structure spécifique.
Donc la première partie, il est représentation d’un ensemble de sujets posés dans le domaine social, politique et moral.
L’homme porteur de symboles culturels, généraux, doit faire travailler son corps pour assimiler tout ce qu’il reçoit de ses relations avec l’extérieur.
L’artiste ne peut être que parfait en accomplissant l’opération d’assimilation des choses qu’il reçoit. Il transforme ses recettes en acte totalitaire dont l’existence est indépendante en tant que travail artistique, loin de la domination littéraire et en dehors des suppositions politiques.
En tant qu’artiste, je désire arriver à cet acte totalitaire, indépendant, qui par nécessité, me mènera à exploiter et investir mes relations avec les choses, en travail artistique unifié et global. Je désire réaliser une opération de fixation et densifier l’ensemble des symboles qui se succèdent harmonieusement, en fuyant/revenant au point central de mon Moi. Cet aller/retour crée un ensemble d’unités non neutres dans les relations avec l’activité humaine et avec l’existence du créateur. Je dis ceci pour éclaircir ma forte préoccupation des soucis humains. Je ne pense pas que mon travail est neutre ou possède une esthétique insipide. L’ennui de communication avec le récepteur, à travers l’analyse annonciatrice de toute opération de création, est un problème, je pense, que l’artiste sincère, occupé par l’acte créateur, est capable de résoudre. L’artiste n’est pas censé être créateur seulement.
Q : En marge du mouvement plastique arabe, on parle jour après jour, du tableau moderne/traditionnel. A votre avis, quelle équation peut-on supposer pour arriver à ce genre de tableau, qui conserve sa relation avec les valeurs intellectuelles et artistiques traditionnelles, au même moment qu’il s’impose dans la voie générale du mouvement plastique universel ?
R : Je pense que c’est une idée que l’on doit oublier.
Personnellement, quand j’oublie mon attachement à la tradition, j’arrive à l’assimiler.
Pour que l’artiste soit authentique, il doit oublier qu’il cherche l’authenticité. Ce problème ne préoccupe pas seulement l’artiste plasticien arabe, mais l’intellectuel, le politicien, le penseur et l’homme en général. La presse adopte la théorie orientaliste. Les méthodes scientifiques et scolaires sont des bases occidentales etc…
Je me demande si l’état que nous vivons n’est pas une situation épidémique ?
Personnellement, je me considère possesseur de tout héritage humain, s’il crée en moi une impression créatrice. De plus, dans la recherche de nos racines contradictoires, on montre parfois, que nous sommes incapables d’adopter les contradictions de l’époque où nous vivons, les recevoir de l’intérieur, bien que nous les visitons en tant que données modernes.
 Ce que nous voyons actuellement dans un grand nombre de travaux plastiques arabes est produit, résultat d’acte de rapiéçage. L’artiste divisa son tableau en petites surfaces. Dans l’une, il met la lettre arabe, dans l’autre, une abstraction d’esprit occidental et dans une troisième, une arabesque ou un arc. Ensuite il nous dit que son tableau est traditionnel et moderne à la fois. Cet état de chose est grave pour le mouvement plastique arabe, surtout quand l’opération se voit adoptée et soutenue comme solution plausible par des institutions de garantie.
La relation avec la situation doit s’accomplir par l’assimilation, pour arriver à l’acte créateur totalitaire, général et absolu. C’est ce que n’a pas pu réaliser le mouvement lettriste arabe. Ce mouvement que je n’arrive pas à comprendre !
: C’est votre avis à propos du mouvement lettriste. Comment vous voyez le mouvement plastique arabe en général et celui du Moyen Orient en particulier ?
R : Je suis incapable de faire un panorama précis du mouvement plastique du monde arabe. Mais ma première remarque est que celui-ci, comme le mouvement culturel général, manque d’audace et de défi. Il y a des potentiels importants à ne pas négliger, mais le milieu et l’environnement psycho-politiques les paralysent et répriment leur énergie. Pour cela on remarque que globalement, la création arabe est encore timide et hésitante.
Q : Penses-tu qu’il y a actuellement dans le monde arabe un mouvement parfait, ayant un axe intellectuel commun autour duquel s’associent la poésie, les arts plastiques, le théâtre, l’architecture, comme c’est le cas en Europe par exemple.
R : Notre problème est que nous vivons un esprit de dispersion. Chaque intellectuel et inventeur est cantonné dans son coin avec une doctrine qu’il a prise quelque part. Ce n’est pas important qu’elle soit orientale ou occidentale, sudiste ou nordiste.
Devant cette dispersion je ne vois pas comment les opinions et les théories peuvent être parfaites pour créer ce que l’on peut appeler orientation ou banalement, école plastique.
Nous avons besoin d’un retour à l’identité, de connaitre profondément le travail que nous faisons. Celui que nous n’acquiesçons pas et auquel nous nous opposons. Cette opération est irréalisable à l’ombre des conflits politiques et des étirements individuelles qui influencent d’une manière douloureuse notre situation. J’ajoute que certains travaux artistiques restent épidermiques et manuels, ce qui les marginalise dans notre société.
Nous sommes un peuple intéressé par l’écrit sacré et nous n’accordons pas d’importance à autre chose. Dans ce prolongement de l’idée théologique, il y a une influence sur l’absence du parfait et de la divulgation du mouvement intellectuel dans la notion arabe.
Q : Que pensez-vous de la critique plastique arabe en général ? Crois-tu que ce mouvement existe ?
R : Disons écriture sur l’art au lieu de critique.
Il y a des essais qui se rapprochent parfois du mouvement intérieur dirigeant le travail visuel plastique malgré leur faiblesse au niveau des moyens d’analyse, de l’étymologie et de la compréhension historique du langage visuel.
Ceci fait diminuer en fait, la capacité de pénétrer le travail artistique en tant qu’être vivant, utilité et expression. Le résultat de cette opération reste donc, toujours insuffisant et faible.
Q : Comment vois-tu la relation du plasticien avec les préoccupations de l’homme du quotidien, lui qui vit au-delà des frontières captives du langage plastique ?
R : Dans les sociétés sous développées, la responsabilité de l’échec revient toujours à l’extrême opposée. L’artiste, élément d’une société, traite exactement des mêmes problèmes que les autres. Pour cela, je ne le vois pas loin des grands conflits de la société. Comment l’artiste exprime-t-il ces conflits ? Comment décrit-il ces événements ? Il n’utilise ni les moyens du politicien ni ceux de l’ingénieur, ni ceux du sociologue, ni ceux du journaliste qui suit les informations, ni ceux de celui qui s’en attache.
L’artiste a ses propres moyens, avec lesquels exprime l’essence et non le transitoire. S’il veut être sincère, son travail doit être intellectuel.
L’artiste véritable, ne travaille pas pour magnifier une situation ou solliciter une reconnaissance. Cherchant le substantiel, il ne souhaite que l’acte totalitaire, absolu, intellectuel, esthétique et créatif.

Propos recueillis par Sakhr Farzat
Yom Assabeh N°29 Lundi26 Novembre 1984
Traduction Mohamed Khassif




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