Farid Belkahia, Rénover pour se définir
| Farid Belkahia |
L’exposition intitulée « Exploitation du cuir » a été organisée à la galerie Structure BS à la fin de l’année 1981/ Mais on peut dire que les prémices de cette expérience commençaient déjà à voir le jour avant la fin de la dernière phase du cuivre, c'est-à-dire à partir de 1975, car la recherche graphique qui illustre le catalogue de l’exposition du 24/5/1...977 à la galerie l’Atelier est très proche par la couleur et par les forme de celle d’aujourd’hui.
Farid Belkahia nous présente actuellement à la galerie l’Atelier des œuvres originales sur peau encadrées sous verre, à partir desquelles ont été tirées 13 sérigraphies exécutées à la main, par les deux frères sérigraphes Abel et Manuel Belle Sanchez. Ces sérigraphies sont accompagnées de poèmes de Mustapha Nissabory intitulés « l’Aube ».
On dit bien accompagnées et non illustrées car il est difficile de déceler des points de repère pour parler d’une illustration sous sa forme « académique ».
Regardant les travaux de Belkahia peut-on parler de l’Aube d’une culture nouvelle qui essaye de franchir les limites et de dépasser les normes déjà établies par le colonialisme, ou d’une sous culture qui s’incarne dans un retour aux sources presque déjà oubliées.
Prenant conscience de sa dépersonnalisation, qui le marginalise, l’artiste se lance à corps perdu pour se définir et pour se réincarner dans un passé-présent tendant à disparaître. Il recherche sa culture.
Aujourd’hui encore on est en présence devant une œuvre qui complète un cycle de travail déjà abordé, au-delà duquel on a l’impression que le cuir risquerait de trahir ses propres caractéristiques, intrinsèques, que l’on a étroitement liées à ses fonctions archaïques. A-t-on déjà pensé un jour qu’il pourrait servir comme support à une interprétation graphique par une réflexion artistique ?
Malgré la simplicité graphique des dessins, jamais on ne pourrait nier remettre en cause la cohérence et l’efficacité de cette recherche, du moment que la thématique globale continue à posséder une force conceptuelle difficile à abattre. On dit bien continue car c’est toujours la même force qu’on trouvait dans les anciennes œuvres du cuivre. Ici et là, l’artiste est toujours prisonnier de son geste et ses réflexes : « la forme me préoccupe comme une chose perplexe ».
Avec les cuirs de Belkahia on est devant la création d’un langage original et signifiant. Dans son répertoire encore esquissé, des formes courbes dominent le tableau « en sinuosité féminine, en grâce, en fantaisie », une émersion d’éléments sexuels est omniprésente : « j’essaye de traduire mes fantasmes dans une forme qui est à la fois mâle et femelle ».
Les travaux « choquants » de l’artiste peuvent être facilement rejetés et incompris, mais leur qualité plastique, leur référence aux sources/ressources les rendent mieux acceptés et fortement imposés. Ils s’écartent sans remord du chemin de la peinture déjà instauré. Ils renouent avec des matériaux traditionnels : le cuir qu’ils plient à leur exigence symbolique pour mieux expliquer le discours plastique, « ce discours biologique qui devient métaphore ».
Il est normal que ces créations dépassent l’explication figurative puisque chaque forme devient une représentation figurée.
« Il n’y a pas dans cette recherche de vulgarité, ni d’érotisme, ni à la limite de sensualité. Il y a une réflexion imagée sur la sexualité comme force de vie et de tension émotionnelle, sur son équilibre dans la contraposition des contraires ainsi que sur le champ magnétique que créent ces symboles confrontés ».
Le principe fondamental dans la démarche de Belkahia est la rénovation, la recherche multiple. Rénover pour se définir et s’identifier, pour cesser de ressembler à l’Autre.
Dans son livre « Regards sur la peinture contemporaine au Maroc », Alain Flamand parle d’un intérieur et d’un extérieur de l’œuvre de Belkahia. Il lie le premier à l’eau « qui est pénétration dans le monde et principe de la vie, qui permet une ouverture au mouvement. Tandis que le deuxième est une rêverie de la terre, que l’on achète, que l’on gratte et que l’on creuse, la terre qui est bien aussi la peau de la femme enrichie d’un vocabulaire symbolique noble ».
Or ce qui est touchant chez Belkahia c’est que les trois éléments, femme, terre et eau, sont inséparables. Ils s’entendent bien, s’interpénètrent et s’équilibrent parfaitement, de plus l’un complète l’autre pour achever le cycle de la vie.
C’est ce cycle que l’artiste a illustré dans l’une de ses recherches. Il y a favorisé l’explication en téléguidant le spectateur par des fléchettes : l’action prend départ calmement du bas vers le haut. En arrivant à son point culminant, elle se met en effervescence, ses éléments réagissent et s’harmonisent. L’angle prend contact avec l’arc, le foncé se mélange au clair, le monochrome devient polychrome, la ligne se juxtapose au plan pour, qu’à la fin le chaos cède la place à l’ordre qui, lui permettrait un retour à l’origine et à la terre.
Article publié dans L’Opinion – 1986
Mohamed Khassif

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