Eloge du détail
« Un appendice du corps mais sublimé car connecté à une absence »
J. Lacan
...
Etymologiquement, le verbe détailler signifie fractionner en morceaux. Les détails, résultat d’une fragmentation, font réapparaître le tout scindé, abstenu et décliné, pour nous projeter de nouveau aux références originelles de l’ensemble générateur. Cet état de présentification de l’absence du tout au détriment du détail est très remarqué en peinture. Sigmund Freud, à travers l’analyse du Moïse de Michel Ange, a indiqué que l’œuvre d’un peintre acquiert sa légitimité non seulement à partir de la vision d’ensemble de son œuvre, mais de la quête des détails de celle-ci. « Peut-être après tout, ces détails ne signifient-ils rien et nous cassons-nous la tête à propos de choses indifférentes à l’artiste ? Mais continuons à croire à la signification de ces détails. Une solution alors se présente qui relève toute difficulté et nous fait pressentir un sens nouveau » S. Freud.
Je me suis permis de rédiger toute cette introduction dans le but de mener le lecteur/observateur des toiles de Najat Ennaidi à se fixer le regard sur les détails qu’elle nous invite à admirer. Ce qui est important dans son travail, ce n’est pas ce qui est d’habitude exposé au regard, mais ce qui manque à être vu. « Ce qui dissocie le regard de la vision ».
On a l’impression de se perdre dans les détails qu’elle nous propose, or, par son esprit ingénu de sélection et de tri, l’artiste nous évite d’être égarés dans les visions d’ensemble. L’artiste se livre à une lecture amétrope du réel. Elle colle son nez sur les surfaces d’objets/sujets pour faire affleurer ce qui communément, passait imperceptible. Pour elle le détail, que Barthes prend pour une « marque du réalisme » et considère comme un « un piège de l’analyse structuraliste » reste très significatif pour une dimension picturale. « Il est le petit lieu où se concentrent le plaisir et la nécessité, mais parfois aussi l’échec, de chercher un sens à la peinture ». (Daniel Arasse)
Les détails condensés, minutieusement travaillés, réduisent la distance entre le spectateur et l’œuvre. L’espace et la vue d’ensemble se voient désarticulés par le geste de déplacement dès le moment où le spectateur se déplace et se rapproche de la toile, sidéré par la facture picturale des détails.
Plus on se rapproche du tableau, plus les détails “iconiques”, c’est-à-dire « les aspects minuscules de la représentation mimétique », s’escamotent pour devenir de simples taches de peinture, présentes sans représenter et qui montrent « l’artifice de l’art ». Je crois que c’est le projet artistique de N. Ennaidi. Présenter pour ne rien représenter. S’abstenir de ne pas se trouver victime d’un académisme barbon. Ses détails “picturaux” représentent la matière même de la peinture. Jugée intéressante, loin de toute transcription littéraire, cette peinture reste une opportunité pour une réflexion critique, que ne permet pas un “effet de réel” émanant des détails iconiques, et suivi à l’aveuglette comme « parangon d’un réalisme désormais désuet ».
Les choses et les mots dans « Porteur de vie » et « En transe » jouent une mélodie chromatique qui laisse entendre un bruissement et un tintement qu’accentuent les couleurs et les formes des chaines argentées et des tasses cuivrées. Chaque détail jaillissant comme un “petit bruit” dans ce “bruit confus fait de mille petits bruits”.
Comme le bruissement en général, d’après Barthes, « le bruit de ce qui marche bien », « le bruit d’une absence de bruit », est le bruissement du langage plastique adopté par l’artiste elle-même. Les compositions basées sur une panoplie de lignes de force judicieusement agencées laissent penser à un pléonasme de gestes, d’actes intentionnels suscitant de la jouissance et du plaisir. Tous les objets, grands et petits, tintent, résonnent, et propulsent des effets sonores. Le fond couvrant, engourdi par la couleur sombre, neutre/neutralisante ne réussit pas à étouffer les bruissements sonores ; il est « posé au loin comme un mirage, muni d’un fond». (Barthes)
Le détail est ce qui donne du plaisir et de la jouissance au peintre et au spectateur à la fois. Le premier s’acharne à composer et à cadrer le côté qu’il juge être un sujet pour son travail plastique, au moment où il pense au récepteur de son message, son public. A vrai dire il n’est pas totalement libre de son choix. La finalité de son projet est de concéder au spectateur un « moment privilégié où le plaisir du tableau tend à devenir jouissance de la peinture ».
« Des colliers d’argent garnis de boulets de Loubane, des perles de Loudaa volatilisées, des tasses cuivrées gravitant en décroissance un buste occulté, des motifs géométriques gravés ou sculptés plein de chaleur patrimoniale». Je jauge ici une dramatisation de précision, une exactitude obsédée du langage pictural, une folie de description. On assiste à ce paradoxe : une expression plastique ébranlée, dépassée, ignorée, dans la mesure même où elle s’ajuste au langage « pur », essentiel, à la grammaire propre au style pictural académique.
Le surcroit de la syntaxe sémantique descriptive ruine la description rudimentaire et déclenche un plaisir de la lecture. Le détail dans sa connotation iconique et sa fonction représentative « joue au détriment de l’image et en arrive à détourner le tableau de sa fin ». Il « risque de ruiner la visée du tableau ».
Le détail pictural est pris par l’artiste comme une chose localisée dans l’espace et jouant le rôle d’ensembles de références. Il est plus qu’une portion du tableau. C’est à la fois un « moment » de la réception et une conjoncture de la création.
Par curiosité, devant les toiles de Najat Ennaidi on peut s’interroger sur l’essence des leitmotive. Elle a, certes, conçu le moment et la conjoncture pour qu’ils soient regardés séparément, mais le pourquoi de cette volonté éveille des questions…
En création on n’est pas toujours obligé de développer. Il vaut mieux parfois, faire bruisser les idées et les pensées. C’est au récepteur de faire preuve d’une bonne écoute, active et attentive. Devant les toiles, le spectateur portera certainement diverses remarques sur les détails peints. Ce sera une contemplation profonde des œuvres, qui, probablement aboutira vers une divagation exaltante du spectateur, l’aidant à inventer sa propre interprétation des contenus. Devant telles œuvres on éprouve une intimité sympathisante, une familiarité sans égal. « Elles sont une invite à un regard libre et buissonnier dans la lecture de ces compositions figuratives ». C’est une des caractéristiques de la peinture figurative toujours chargée de mystères et de grande profondeur. A travers sa contemplation, ce genre de peinture incite à se divaguer librement et s’égarer dans ses méandres.
Le détail choisi par l’artiste comme partie d'un tout, indissociable, concourt à l'ensemble de l'œuvre et participe à sa genèse. Les inachevés connus en histoire de l’art, soi-disant des détails d’œuvres picturales ou sculpturales sont très expressives. Elles ont été toujours considérées comme des œuvres à part entière. Ennaidi choisit comme concept principal et notion déterminante dans son œuvre le fragment, le non finito. Cela ne veut pas dire qu’elle laisse ses peintures inachevées, mais au contraire ses tableaux invitent le spectateur à imaginer la continuité de la composition. Chaque tableau est une partie d’un puzzle refoulé dans l’inconscient de l’artiste. Personnellement, je manque de culture en psychanalyse pour en déchiffrer les codes.
Les détails que nous présente Najat Ennaidi ne sont pas que des gros plans anodins, pacifiques et innocents. Ils sont ici présents pour nous défier et nous offenser jusqu’à la provocation. On peut considérer la réalité existentielle d’un détail comme insignifiante, mais là, celui-ci acquiert une réalité choisie. Il s’impose à nous par sa propre réalité.
L'endroit, l'objet, l'aspect sont des partis pris qui ont une signification ciblée par l'artiste.
Les toiles de N. Ennaidi ne sont pas réalistes. Elles excèdent toute réalité. Les sujets/objets débordent les proportions et les dimensions propres au réalisme conformiste. Imaginons-nous devant le puzzle du tableau complet ! Quelles dimensions aurait avoir chaque toile ? Quelles proportions donne-t-on au porteur d’eau ; porteur de vie ? Serait-on capable de supporter les bruits émanant des claquettes du Gnaoui ? Ne serons-nous pas carrément absorbés par l’ambiance architecturale du chapiteau, qui n’est rien que s’il est au Maroc ?
Le détail pictural qui, lui, « ne fait pas image », ne représente rien et ne donne rien d’autre à voir en dehors de la matière picturale étalée sur la surface de la toile ; ne cédera-t-il pas la place à son homologue/pair, l’iconique qui reste toujours attaché aux « concepts d’image, de représentation, de renvoi et de transparence » ?
Le détail possède une réalité emblématique liée à la fois aux mécanismes de représentation, pour lesquels opte le peintre, et du processus de perception investi par le spectateur. Cet investissement est pontifié de plaisir et de jouissance. On éprouve du plaisir quand on est loin du tableau, soumis à la règle du tout. On vit des moments de jouissance quand on est près, lié à la débandade de l’ensemble.
« De loin pour juger, de près pour goûter ».
Mohamed KHASSIF
Décembre 2016
Je me suis permis de rédiger toute cette introduction dans le but de mener le lecteur/observateur des toiles de Najat Ennaidi à se fixer le regard sur les détails qu’elle nous invite à admirer. Ce qui est important dans son travail, ce n’est pas ce qui est d’habitude exposé au regard, mais ce qui manque à être vu. « Ce qui dissocie le regard de la vision ».
On a l’impression de se perdre dans les détails qu’elle nous propose, or, par son esprit ingénu de sélection et de tri, l’artiste nous évite d’être égarés dans les visions d’ensemble. L’artiste se livre à une lecture amétrope du réel. Elle colle son nez sur les surfaces d’objets/sujets pour faire affleurer ce qui communément, passait imperceptible. Pour elle le détail, que Barthes prend pour une « marque du réalisme » et considère comme un « un piège de l’analyse structuraliste » reste très significatif pour une dimension picturale. « Il est le petit lieu où se concentrent le plaisir et la nécessité, mais parfois aussi l’échec, de chercher un sens à la peinture ». (Daniel Arasse)
Les détails condensés, minutieusement travaillés, réduisent la distance entre le spectateur et l’œuvre. L’espace et la vue d’ensemble se voient désarticulés par le geste de déplacement dès le moment où le spectateur se déplace et se rapproche de la toile, sidéré par la facture picturale des détails.
Plus on se rapproche du tableau, plus les détails “iconiques”, c’est-à-dire « les aspects minuscules de la représentation mimétique », s’escamotent pour devenir de simples taches de peinture, présentes sans représenter et qui montrent « l’artifice de l’art ». Je crois que c’est le projet artistique de N. Ennaidi. Présenter pour ne rien représenter. S’abstenir de ne pas se trouver victime d’un académisme barbon. Ses détails “picturaux” représentent la matière même de la peinture. Jugée intéressante, loin de toute transcription littéraire, cette peinture reste une opportunité pour une réflexion critique, que ne permet pas un “effet de réel” émanant des détails iconiques, et suivi à l’aveuglette comme « parangon d’un réalisme désormais désuet ».
Les choses et les mots dans « Porteur de vie » et « En transe » jouent une mélodie chromatique qui laisse entendre un bruissement et un tintement qu’accentuent les couleurs et les formes des chaines argentées et des tasses cuivrées. Chaque détail jaillissant comme un “petit bruit” dans ce “bruit confus fait de mille petits bruits”.
Comme le bruissement en général, d’après Barthes, « le bruit de ce qui marche bien », « le bruit d’une absence de bruit », est le bruissement du langage plastique adopté par l’artiste elle-même. Les compositions basées sur une panoplie de lignes de force judicieusement agencées laissent penser à un pléonasme de gestes, d’actes intentionnels suscitant de la jouissance et du plaisir. Tous les objets, grands et petits, tintent, résonnent, et propulsent des effets sonores. Le fond couvrant, engourdi par la couleur sombre, neutre/neutralisante ne réussit pas à étouffer les bruissements sonores ; il est « posé au loin comme un mirage, muni d’un fond». (Barthes)
Le détail est ce qui donne du plaisir et de la jouissance au peintre et au spectateur à la fois. Le premier s’acharne à composer et à cadrer le côté qu’il juge être un sujet pour son travail plastique, au moment où il pense au récepteur de son message, son public. A vrai dire il n’est pas totalement libre de son choix. La finalité de son projet est de concéder au spectateur un « moment privilégié où le plaisir du tableau tend à devenir jouissance de la peinture ».
« Des colliers d’argent garnis de boulets de Loubane, des perles de Loudaa volatilisées, des tasses cuivrées gravitant en décroissance un buste occulté, des motifs géométriques gravés ou sculptés plein de chaleur patrimoniale». Je jauge ici une dramatisation de précision, une exactitude obsédée du langage pictural, une folie de description. On assiste à ce paradoxe : une expression plastique ébranlée, dépassée, ignorée, dans la mesure même où elle s’ajuste au langage « pur », essentiel, à la grammaire propre au style pictural académique.
Le surcroit de la syntaxe sémantique descriptive ruine la description rudimentaire et déclenche un plaisir de la lecture. Le détail dans sa connotation iconique et sa fonction représentative « joue au détriment de l’image et en arrive à détourner le tableau de sa fin ». Il « risque de ruiner la visée du tableau ».
Le détail pictural est pris par l’artiste comme une chose localisée dans l’espace et jouant le rôle d’ensembles de références. Il est plus qu’une portion du tableau. C’est à la fois un « moment » de la réception et une conjoncture de la création.
Par curiosité, devant les toiles de Najat Ennaidi on peut s’interroger sur l’essence des leitmotive. Elle a, certes, conçu le moment et la conjoncture pour qu’ils soient regardés séparément, mais le pourquoi de cette volonté éveille des questions…
En création on n’est pas toujours obligé de développer. Il vaut mieux parfois, faire bruisser les idées et les pensées. C’est au récepteur de faire preuve d’une bonne écoute, active et attentive. Devant les toiles, le spectateur portera certainement diverses remarques sur les détails peints. Ce sera une contemplation profonde des œuvres, qui, probablement aboutira vers une divagation exaltante du spectateur, l’aidant à inventer sa propre interprétation des contenus. Devant telles œuvres on éprouve une intimité sympathisante, une familiarité sans égal. « Elles sont une invite à un regard libre et buissonnier dans la lecture de ces compositions figuratives ». C’est une des caractéristiques de la peinture figurative toujours chargée de mystères et de grande profondeur. A travers sa contemplation, ce genre de peinture incite à se divaguer librement et s’égarer dans ses méandres.
Le détail choisi par l’artiste comme partie d'un tout, indissociable, concourt à l'ensemble de l'œuvre et participe à sa genèse. Les inachevés connus en histoire de l’art, soi-disant des détails d’œuvres picturales ou sculpturales sont très expressives. Elles ont été toujours considérées comme des œuvres à part entière. Ennaidi choisit comme concept principal et notion déterminante dans son œuvre le fragment, le non finito. Cela ne veut pas dire qu’elle laisse ses peintures inachevées, mais au contraire ses tableaux invitent le spectateur à imaginer la continuité de la composition. Chaque tableau est une partie d’un puzzle refoulé dans l’inconscient de l’artiste. Personnellement, je manque de culture en psychanalyse pour en déchiffrer les codes.
Les détails que nous présente Najat Ennaidi ne sont pas que des gros plans anodins, pacifiques et innocents. Ils sont ici présents pour nous défier et nous offenser jusqu’à la provocation. On peut considérer la réalité existentielle d’un détail comme insignifiante, mais là, celui-ci acquiert une réalité choisie. Il s’impose à nous par sa propre réalité.
L'endroit, l'objet, l'aspect sont des partis pris qui ont une signification ciblée par l'artiste.
Les toiles de N. Ennaidi ne sont pas réalistes. Elles excèdent toute réalité. Les sujets/objets débordent les proportions et les dimensions propres au réalisme conformiste. Imaginons-nous devant le puzzle du tableau complet ! Quelles dimensions aurait avoir chaque toile ? Quelles proportions donne-t-on au porteur d’eau ; porteur de vie ? Serait-on capable de supporter les bruits émanant des claquettes du Gnaoui ? Ne serons-nous pas carrément absorbés par l’ambiance architecturale du chapiteau, qui n’est rien que s’il est au Maroc ?
Le détail pictural qui, lui, « ne fait pas image », ne représente rien et ne donne rien d’autre à voir en dehors de la matière picturale étalée sur la surface de la toile ; ne cédera-t-il pas la place à son homologue/pair, l’iconique qui reste toujours attaché aux « concepts d’image, de représentation, de renvoi et de transparence » ?
Le détail possède une réalité emblématique liée à la fois aux mécanismes de représentation, pour lesquels opte le peintre, et du processus de perception investi par le spectateur. Cet investissement est pontifié de plaisir et de jouissance. On éprouve du plaisir quand on est loin du tableau, soumis à la règle du tout. On vit des moments de jouissance quand on est près, lié à la débandade de l’ensemble.
« De loin pour juger, de près pour goûter ».
Mohamed KHASSIF
Décembre 2016










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